Installations – La Tate Britain à Londres commissionne l’artiste Heather Phillipson 

Installations – La Tate Britain à Londres commissionne l’artiste Heather Phillipson 

Rupture No 1: Blowtorching the Bitten Peach, à la Tate Britain, Galerie Duveen, Londres SW1, jusqu’au 23 janvier 2022

S.O.S. Nature en danger

Alors que le monde s’affole devant le risque de Déni cosmique mis en avant par le film Don’t Look Up (2021), la Tate poursuit depuis quelques années sa mission de reconnecter l’Art à son contexte social et culturel, et se fait le porte-parole de jeunes artistes innovants et provocateurs, lanceurs d’alerte pour sauver la planète. En effet, quel contexte plus « brûlant » que celui du réchauffement climatique ? 

Depuis que l’Homme est Homme, il célèbre la Nature, cette Mère Nourricière, qui nourrit, abreuve et pourvoie aux besoins de ses habitants, bêtes et hommes. Parfois déifiée, adulée, ou crainte, les artistes de tout temps ont célébré son mystère, sa grandeur et sa supériorité sur l’Homme 

Le monde moderne, industriel, s’est fait au fil des siècles plus envahissant, plus destructeur, jusqu’à progressivement épuiser cette Terre et ses habitants. Dans ce contexte bien éloigné des grands paysages romantiques de Turner, suspendus à quelques pas de sa Rupture No 1, Heather Phillipson nous entraîne dans un décor post-apocalyptique, qu’elle qualifie elle-même d’environnement « pré-post historique ». 

Quelle vie post-apocalypse ?

Nous voici transposés sur une simili planète Mars, au milieu d’un ciel rougeoyant, attaqués par des météorites toutes droites tombées du ciel. Les galeries néo-classiques feutrées et rassurantes de la Tate nous paraissent soudain bien lointaines. Sur le sol, sec et sablonneux, des yeux de bêtes nous font face et nous observent. Impossibles de nous cacher : sur des écrans posés au sol, des yeux d’éléphant, de caméléon, de tigre blanc, de batracien et d’autres animaux forment un îlot de couleurs et de lumières. 

Tate Britain Commission: Heather Phillipson: Rupture No.1: blowtorching the bitten peach 
© Tate photography (Oliver Cowling) 

À bien écouter les sons émis depuis les enceintes suspendues au plafond, il se pourrait que nous soyons en fait au cœur d’une jungle, sur les berges d’une d’une rivière… à moins que nous ne nous apprêtions à embarquer sur une arche de fortune, mais pour aller où ? 

Ces regards se font interrogateurs, mélancoliques, attentifs et attentistes. Un sentiment de culpabilité imprègne le visiteur hypnotisé. Seul un vieux singe, vieux sage aux yeux fermés, semble méditer et attendre l’inévitable fatalité. Le message, comme un nouvel écho à l’actualité climatique, reste le même : s’ils savaient, pourquoi n’ont-ils rien fait ?

Un géant de papier nous ouvre ensuite le passage sur un étang de pétrole auprès duquel s’abreuvent des rhinocéros d’acier, vaguement organiques et certainement mécaniques. Dans cette atmosphère toxique – prémonitoire ? – nous poursuivons notre chemin, visiteurs masqués, éphémèrement protégés. 

Tate Britain Commission: Heather Phillipson: Rupture No.1: blowtorching the bitten peach 
© Tate photography (Oliver Cowling) 

Au loin apparaît un vieux mausolée qui s’avère de plus près être un vieux réservoir déglingué, dans lequel des bombonnes de gaz suspendues s’entrechoquent. Au sol, des météorites – telles des stèles funéraires abandonnées – n’augurent rien de bon. Des abeilles géantes métalliques tournoient et renforcent cette impression d’enfermement et d’étouffement. 

Tate Britain Commission: Heather Phillipson: Rupture No.1: blowtorching the bitten peach 
© Tate photography (Oliver Cowling) 

Et tout au fond, la pêche, rousse comme un soleil, se lève et se couche, métaphore du temps qui s’écoule, de cette Terre et de ses ressources que nous brûlons par les deux bouts. 

La Fin serait-elle proche ? 

À travers l’utilisation de multiples media (vidéos, peintures, sculptures), sons et matériaux, Heather Phillipson met nos sens en alerte et réussit à créer une atmosphère de chaos et d’angoisse. Nous sommes aux aguets, visiteur de cet étrange monde, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. 

La menace que le monde puisse s’effondrer à tout instant génère une oppressante incertitude. 

Cette mécanique est familière à la pratique artistique de Phillipson.

En se promenant à Trafalgar Square (Londres), on peut observer au sommet de l’une des quatre colonnes une sculpture de l’artiste (The End, 2020). Un jet de crème fouettée, surmontée d’une cerise d’un rouge éclatant, crée un ensemble appétissant, mais rapidement répulsant, puisqu’une gigantesque mouche noire s’y est déjà posée pour déguster. Un drone est également installé au sommet de la sculpture, filmant en direct la place et ses visiteurs. Une manière d’interagir avec le spectateur, qui peut accéder en tout temps et depuis tout lieu, aux images filmées par la machine.[1]

Ces installations nous confrontent à l’inéluctable : est-ce véritablement la fin d’une ère ? L’artiste elle-même n’est pas si défaitiste, voyant par la fin l’espoir du renouveau. 

Le message culturel pour la durabilité

Alors que nous quittons la galerie Duveen pour retrouver l’air frais des bords de la Tamise, plus conscients que jamais de l’imminence de la catastrophe globale, nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur les effets de cette mission d’alerte dont l’Art et les musées se sont emparée. 

Comment les matériaux, les ressources, la logistique nécessaire à de telles installations sont-ils compatibles avec la nécessité de réduire l’empreinte carbone ? Comment nous, visiteurs, pouvons-nous soutenir l’action sans consommer de manière erratique et frénétique ? Comment transmettre un message et déclencher une réaction tout en minimisant les ressources employées pour y parvenir ? 

Nous retirons notre masque and we look up – partager, se questionner, prendre conscience de nos actions et de leurs conséquences. De petits pas en petits pas, c’est peut-être comme cela que nous éviterons la vie sur Mars. 

[1] theend.today (secure-secure.co.uk)The End nous observera jusqu’au printemps 2022.


Cet article marque le début d’une série de réflexions sur l’Art et son rapport à la Nature, et aux questions environnementales.